A 78 ans, Paul Schrader s’avère l’un des réalisateurs les plus productifs de sa génération. Après The Card Counter et Master Gardener, Oh Canada est son troisième film qui nous parvient en 3 ans (The Card Counter étant sorti en décembre 2021). On y retrouve les thèmes principaux mais aussi les limites persistantes de son cinéma.
Il est ici question d’un cinéaste documentaire, Leonard Fife (interprété par Richard Gere), arrivé à la fin de sa vie, qui accorde une entrevue filmée à ses anciens élèves. L’interview se fait chez lui, auprès de sa femme, l’objectif étant de revenir sur sa vie et son œuvre. Face caméra, Leonard jette un regard désabusé sur son passé qui ne s’avère qu’une succession de fuites où il aura agi par lâcheté à chaque bouleversement de sa vie. Ainsi, la réalité qu’il a capturé une grande partie de sa vie par son travail, il l'a fui lorsqu’elle venait se confronter à lui dans sa vie. Paradoxe intéressant qu’un cinéaste documentaire, dont l’œuvre semble avoir été de mettre en avant les problèmes de son pays et de sa société (il filme des avions expérimentant l’agent orange sur des champs canadiens, en prévision de la guerre au Vietnam et capture le massacre d’animaux sur la banquise) soit incapable de faire face à ses problématiques personnelles. Il est aussi intéressant de voir les réactions de ses élèves face au récit de Leonard : on les voit en ouverture du film préparé l’interview, arrangé la pièce, placé les lumières, la caméra. L’espace est organisé, les questions sont préparées mais la parole de leur professeur va ébranler leur dispositif, interrompant la marche programmée de leur film. C’est même Leonard qui finit par diriger ses élèves, demandant à sa femme de prendre la place de l’intervieweur. Il s’agit en effet de son film, c’est par son regard que l’on va pénétrer dans ses souvenirs.
C’est malheureusement dans ces nombreux flash-backs que le film pèche, en partie par sa mise en scène. On ne peut que regretter certains choix, venant appuyer lourdement le récit ou au contraire apparaissant comme des fioritures esthétiques dispensables. Schrader ne se distingue pas par sa sobriété mais ne semble pas non plus maîtriser l’audace de ses choix de mise en scène. Ainsi dans les flash-backs, au Leonard alors jeune (interprété par Jacob Elordi) vient se substituer parfois celui interprété par Richard Gere, à certains moments même dans un seul plan. Geste radical mais qui ne fait que matérialiser le propos du film en confrontant Leonard à son passé et ses manquements. Cette permutation produit pourtant au départ un malaise intéressant : Richard Gere est allongé dans le lit avec sa fiancée de l’époque dans ses bras. On retrouve deux corps marqués par un écart d’âge important soulignant la distance entre les deux personnages : bien qu’amoureux, Leonard Fife est déjà éloigné de cette femme qu’il quittera peu après. Mais le procédé est réutilisé à de nombreuses reprises et à des fins biens moins pertinentes. Se pose aussi la question du noir et blanc que l’on retrouve dans certaines scènes sans percevoir de réel intérêt si ce n’est celui de produire de belles images. Ce formalisme superficiel, défaut récurrent dans le cinéma de Schrader, se manifeste dans le plan d’interview de Richard Gere : on a beau apprécier le joli contraste que la lumière dessine sur son visage, laissant une part d’ombre que serait en effet le passé du personnage, on est plus réservé sur la finesse de cet effet. Le cinéma de Schrader gagnerait à être plus sobre ou au contraire à affirmer plus clairement ses partis pris esthétiques.
C’est d’autant plus dommage que le film parvient à nous toucher à certains moments : on apprend ainsi que Leonard est devenu malgré lui cinéaste documentaire. En filmant les avions dispersant l’agent orange dans les champs, il n’a aucune idée de ce qu’il s’agit, fasciné par l’image de la diffusion du produit sur les cultures. C’est pourtant ce film qui le fera connaître en tant que cinéaste engagé. Ainsi à l’origine de son œuvre, se trouve non pas un geste politique mais purement expérimental. En cherchant à fuir ses problématiques personnelles, Leonard se retrouve malgré lui à filmer celles de sa société. Idée passionnante qui contribue à démythifier non plus seulement l’homme mais l’artiste. Tout au long de sa vie, les choix de Leonard ne sont pas les fruits de convictions mais constituent des échappatoires face à ses responsabilités (en tant qu’époux, père, et citoyen américain : il se soustrais au service militaire). Le Canada apparaît alors comme une terre d’asile, le mettant à l’abri d’un passé qu’il se refuse à affronter. De belles idées mais trop souvent desservies par la lourdeur de la mise en scène de Paul Schrader.
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