Après Voyages et La douleur, La chambre de Mariana est le troisième film d’Emmanuel Finkiel à traiter de la Shoah. Cette persistance n’est pas vaine : par sa mise en scène et notamment le travail du son, le réalisateur trouve une nouvelle fois de l'inspiration dans ce sujet abondamment traité.
Un an après la sortie de La zone d’intérêt, le hors-champ occupe de nouveau une place centrale dans la représentation de la Shoah. Dans le film de Jonathan Glazer, cette démarche prenait la forme d’un dispositif scénique où l’horreur se manifestait dans un cri, la fumée d’un train, quand le cadre nous montrait le quotidien d’une famille épanouie. Dans La chambre de Mariana, le hors-champ adopte le point de vue d’un enfant, Hugo, enfermé dans un placard donc isolé de son environnement. Les bruits qu’on entend viennent de la chambre de Mariana, la prostituée qui le cache. Ces sons n’évoquent pas directement la guerre mais tout un monde adulte auquel l’enfant est exposé où alcool, sexe et violence se côtoient. Si le mur marque une frontière, celle-ci s’avère poreuse, n’étouffant ni les gémissements de Mariana, ni les hurlements de certains clients. Pour se rassurer, Hugo se réfugie dans ses souvenirs de famille, dans son passé. La mise en scène va alors judicieusement jouer avec l’espace clôt et obscur du placard : n’ayant aucune visibilité, il nous est parfois difficile de distinguer où nous sommes dans les allées et venues de l’enfant entre la réalité et sa mémoire. De cette confusion naît des moments fascinants : on croit entendre Mariana crier en plein rapport avec un soldat qui la maltraite puis la caméra pivote et nous dévoile un couloir menant à une chambre où l’on voit la mère de l’enfant hurler de douleur. Les deux cris se rejoignent, les temps se confondent : ce subtil raccord remet en question notre seul repère, l’ouïe.
Hugo est donc suspendu à ces bruits qui l’entourent et menacent sa sécurité et son innocence. La caméra, fidèle au regard du personnage, erre ainsi dans l’obscurité du placard, guidée par les sons extérieurs. Tout au long du film, nous partageons les limites du regard de Hugo : que ce soit un trou dans le mur, une fenêtre ou les rebords d’un lit. Ces contraintes sont exploitées par la mise en scène : ainsi lorsque Hugo doit se cacher sous le lit de Mariana afin de ne pas être découvert, la tension naît d’un plan sur les pieds que l’on voit entrer dans la chambre et s’approcher. Un élément se distingue du reste, une canne, laissant deviner l’autorité de son propriétaire qui s’avère être la directrice de la maison close. Par cette seule image, le réalisateur rend compte très simplement du rapport de force à l’œuvre dans la scène : la verticalité du bâton se démarque et attire notre regard. L’objet concentre la tension : car c’est bien la directrice qui peut décider du sort de Hugo en l’expulsant.
Mais la mise en scène n’est pas toujours aussi fine. Le hors-champ sur lequel repose tout le film, implique une absence d’images que le réalisateur est parfois trop tenté de compenser. On peut ains regretter l’usage d’une lumière rouge qui tapisse la chambre lors des rapports entre Mariana et ses clients : procédé assez lourd qui s’ajoute aux cris de Mariana et appuie la violence de la situation pour Hugo, recroquevillé dans son placard. Cette couleur vive et agressive vient envahir son espace. La brutalité de ces scènes paraît pourtant suffisamment claire sans avoir besoin d’être accentué par quelque filtre colorimétrique que ce soit.
Malgré tout, le film se tient à ce choix fort, qui était celui du livre dont il est adapté, de ne presque jamais confronter directement Hugo à la violence de la guerre. Dans son placard, il est isolé des combats, des persécutions. C’est après son départ qu’une des prostituées restées à la maison close se fera violer par des soldats russes. Là encore, on entend les cris mais on ne voit rien. Cette logique du hors-champ est désamorcée le temps d’une scène, lors de la fuite d’Hugo : il se retrouve devant un charnier. L’horreur de la Shoah se présente à lui et c’est l’enfant qui a provoqué cette rencontre : en tentant d’échapper à sa situation, il découvre toute une réalité qu’il ne percevait pas de son placard. Cette fois-ci pas de voix, de hurlements, juste des images, celles de cadavres juifs entassés dans une fosse. Cette confrontation marque un arrêt à l’évasion de Hugo, qui finit par revenir dans le placard, prison mais aussi abri face l’atrocité du monde extérieure.
Il retourne ainsi à sa place de spectateur qu’il a occupé jusqu’alors dans la pièce close. Car dans son placard, alors que les souvenirs de sa famille disparaissent peu à peu, il se met à observer Maria grâce à un trou dans le mur. Il la regarde se changer, coucher avec ses clients. La relation mère-fils qui semblait se construire s’avère de plus en plus ambigu, l’enfant allant jusqu’à interrompre un rapport entre Mariana et un soldat allemand, qu’il met à la porte. Un acte qui paraît moins dicter par une volonté de protéger la femme que par un élan de jalousie. La relation finit par tourner à l’inceste lors d’une des dernières scènes dans une grange : si le hors-champ est encore une fois à l’œuvre, c’est cette fois principalement pour des raisons morales, le cinéaste ayant sous doute été mal à l’aise à l’idée de filmer une scène de sexe entre un adulte et un enfant. Mais le choix de ne pas montrer nous fait aussi comprendre que l’essentiel se passe ailleurs : si Hugo est passé de l’autre côté, rejoignant définitivement le monde des adultes, un autre enfant a pris le rôle du spectateur. Il observe la scène derrière une barrière, confronté à son tour à la nature de l’Homme dans sa complexité la plus profonde. Le film capture cette enfance qui se désagrège, abandonnant peu à peu toute son innocence pour vivre dans un monde où il n’y en a plus.
Privilégier le regardant au regardé, telle est la démarche d’Emmanuel Finkel. Ce qui l’intéresse, c’est moins l’action que son impact sur le témoin, le spectateur. De cette idée, le réalisateur fait un beau film qui, s’il n’atteint jamais de sommet, se maintient à un niveau assez haut pour mériter d’être vu.
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