Cela fait 6 ans que Parasite est sorti, grand succès public et critique qui avait raflé tous les grands prix, de la palme d’or à l’oscar. Un film qui avait définitivement consacré Bong Joon Ho comme grand auteur populaire, capable de s’adresser à un large public sans contraindre son style et sa mise en scène. Avec Mickey 17, son troisième film américain, il s’essaye à la satire mais peine à convaincre, tant il passe à côté de l’époque qu’il veut moquer.
Car quel est le principal intérêt de la satire si ce n’est celui de saisir son temps, ses contemporains, et d’en faire une représentation grossière mais juste.
Pour ce qui est du grotesque, le film est plutôt réussi, ayant quelques bonnes idées. Bong Joon Ho est toujours intéressant quand il questionne les rapports de classe. Dans Mickey 17, les personnes tout en bas de l’échelle sociale sont les remplaçables. Ils sont utilisés comme cobayes pour des expérimentations mortelles. A chaque fois qu’ils meurent, leur corps est cloné afin qu’ils puissent être perpétuellement réemployés. Ces situations permettent au réalisateur de déployer son art du burlesque : le corps de Pattinson est malmené, brutalisé. Lors d’une manœuvre qu’il effectue sur un vaisseau dans l’espace, sa main est coupée par un projectile. La violence de l’action est contrebalancée par l’absence de réaction de Mickey. Le réalisateur ne s’y intéresse pas, il suit la main qui erre dans le vide cosmique. On ne voit pas un humain en train de mourir mais un corps qui se démembre, se décompose. Le film poursuit cette idée notamment dans les nombreuses scènes de « renaissances » de Mickey. Il sort d’une imprimante 3D, puis est directement pris en charge par le personnel scientifique. Mais Mickey pouvant mourir à n’importe quel moment, il arrive qu’une copie sorte de l’imprimante alors qu’il n’y a personne dans la pièce : on voit alors le corps inanimé de Pattinson tombé lentement à la renverse dans une position assez grotesque. C’est ce corps dépourvu de vie, subissant constamment, qui fascine le réalisateur. Il dégringole les escaliers, chute du haut d’une crevasse. Mickey rejoint d’autres héros du cinéma burlesque dans son incapacité à se mouvoir normalement dans son environnement.
Si le film est parfois pertinent dans sa forme, il l’est malheureusement moins dans son propos. C’est que la démarche de Bong Joon Ho est complexe : comment rendre ridicule une réalité déjà absurde ? Il a beau nous dire en interview qu’il s’est plutôt inspiré du couple dictateur roumain Ceausescu, difficile de ne pas faire le lien entre le personnage de Mark Ruffalo et Donald Trump. Et c’est là que le bât blesse : Trump est sa propre caricature, quiconque voudrait le singer ne parviendra qu’à en faire une pâle imitation. Ruffalo y met pourtant du cœur, multipliant les grimaces, distillant le malaise à chaque prise de parole. Mais est-ce vraiment ça Trump ? Est-il le loser que nous décrit le film, incapable de remporter des élections, de galvaniser son public ? Non, Trump a du charisme, il sait communiquer, être cool, haranguer les foules, se faire passer pour un antisystème alors qu’il en est l’incarnation même… et il a remporté deux fois les élections présidentielles. Mais attribuer ne serait-ce qu’une qualité au personnage de Ruffalo viendrait bouleverser l’entreprise manichéenne du film. Rien ne doit être attachant chez les méchants, tout doit faire repoussoir. Le film nous ramène à un autre échec du réalisateur, Okja, où le personnage interprété par Jake Gyllenhaal en plus d’être le représentant d’une firme agroalimentaire nauséabonde (=Monsanto) s’avérait un idiot et un sadique. Parce que ces personnages sont les méchants, ils sont inévitablement détestables et profondément stupides.
On peut aussi être déçu par l’utilisation de certaines idées du film. Celle du double s’avère particulièrement frustrante car elle offre un large potentiel de situations insolites qui n’est jamais exploité par le réalisateur. On assiste certes aux prémices d’un plan à trois mais qui ne sera pas exécuté, la faute à un manque d’imagination ou au besoin de toucher un public important et de tout âge ? Rappelons que Mickey 17 est le film le plus cher de l’auteur (118 millions de dollars) et qu’il sort dans un contexte économique compliqué pour le cinéma américain, toujours plus concurrencé par les plateformes. Les prises de risques ou les choix audacieux se font dès lors plus rares ce qui pourraient expliquer ce film relativement convenu et fade, semblant produit par le parti démocrate : en atteste ce consternant happy end censé nous faire croire que le 1er mandat de Trump n’était qu’une fâcheuse parenthèse.
On perçoit le style de Bong Joon Ho mais il est englué dans une fable politique assez navrante qui passe à côté de son époque. Aux vues des deux derniers films américains du réalisateurs, on attend avec impatience qu’il revienne tourner dans son pays où il semble bien plus à l’aise.
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