Beaucoup de choses ont été dites sur Les rayons et les ombres depuis sa sortie : loué par beaucoup pour son regard lucide et nuancé sur une période sombre de notre histoire, accusé par certains de complaisance vis-à-vis de la collaboration et d’établir une correspondance douteuse avec l’actualité contemporaine. Débat très intéressant mais qui a trop souvent concentré le regard sur le fond aux dépens de la forme. C’est pourtant sur le plan esthétique que le film trouve ses principales limites.
Nombreux évoquent, Xavier Giannoli y compris, Scorsese comme référence majeure de son cinéma. Scènes de débauche, longs mouvements de caméra, narration portée par la voix off du personnage principal… A première vue on retrouve bien chez Giannoli ce qui a contribué à la renommée du cinéaste américain. Mais chez ce dernier ces éléments reposaient avant tout sur un sens du rythme redoutable. Un montage qui donnait à l’ensemble une harmonie et un élan exalté. Chez Giannoli, et notamment dans Les rayons et les ombres, c’est plutôt la lourdeur qui prédomine. Certes, le sujet de son film n’a pas la même tonalité qu’un Casino. Mais à force d’user de procédés démonstratifs, il tombe dans un didactisme pesant.
Prenons la voix off pour commencer car ce choix dit beaucoup du cinéma de Giannoli. A l’aide d’un magnétophone, Corinne Luchaire raconte son histoire et celle de son père, Jean Luchaire, passé de journaliste pacifiste engagé dans les années 20 à collabo antisémite. C’est donc la parole de la femme qui va guider et commenter pratiquement chaque scène du film. Procédé déjà utilisé dans le précédent film du réalisateur Illusions perdues où le personnage de Nathan d’Anastazio narrait les succès et la chute de Lucien Chardon à Paris. On a donc ici Corinne Luchaire qui apporte observations et réflexions sur son passé et celui de son père. Une parole encombrante et bien dispensable dont l’objectif semble être d’apporter de la profondeur aux images, de mettre des mots sur ce qu’on n’arrive pas à montrer. Car la voix du personnage vient combler l’absence d’une réelle mise en scène qui rendrait compte de ce qui se joue à l’écran. On aurait aimé recevoir les scènes telles qu’elles, sans ces interventions qui viennent entamer l’opacité de l’histoire. Ces zones d’ombres n’auraient-elles pas gagné en complexité si elles n’étaient pas sans cesse commenté ? D’autant plus qu’à cette parole s’ajoute un fond musical qui tapisse presque tout le film. Un autre moyen de diriger le spectateur en lui indiquant la tonalité de chaque scène. Tout cela traduit un cruel manque d’ambition chez le réalisateur qui s’appuie sur des ressources très conventionnelles pour produire du sens et de l’émotion. Le cinéma dispose pourtant de moyens bien plus subtils.
Mais la finesse ne semble pas être au programme du film. De nombreuses scènes viennent alourdir une un véhicule déjà surchargé. On pense au premier casting de Corinne, où celle-ci doit répéter devant la caméra « Je suis innocente, je suis innocente ! » (percevez-vous l’ironie de la chose ?). Plus questionnable encore, ces moments récurrents où le réalisateur s’arrête sur la dégénérescence des personnages, qu’elle soit physique (le père et la fille souffrent de la tuberculose) ou morale avec de nombreuses scènes débauches. Des scènes qui viennent conditionner le jugement du spectateur : comme si l’acte de collaboration ne suffisait pas à condamner le personnage au regard du public, il faut le rendre pathétique et dégueulasse. De là vient la fausse ambiguïté qu’entretient le film : Jean Luchaire et sa fille inspirent à la fois de la pitié car la maladie les accable, mais ce sentiment est contrebalancé par le dégoût qu’inspire les scènes d’orgies auxquels ils participent. Un jeu d’équilibriste alimenté par le réalisateur qui tient à son récit non-manichéen mais ne veut pas donner pour autant l’impression de racheter un collabo. Mais d’un excès à un autre, le film finit par nous perdre : si l’importance accordée à la maladie apparaît comme une tentative maladroite d’attirer la compassion sur les deux personnages, les scènes de débauche ne provoquent pas non plus la répulsion souhaitée. Le détachement prend le dessus, devant des intentions bien trop visibles. « Le monde est gris » veut nous dire Giannoli à travers son film mais est-ce que cela nécessite de mélanger le blanc et le noir ? Le réalisateur craint la modération et la nuance car elle laisse plus de place à l’interprétation.
Or, ici, il n’est certainement pas question d’entretenir la confusion autour de la collaboration ! On aura donc droit à la fin du film au réquisitoire complet du procureur lors du procès contre Jean Luchaire. Histoire de rappeler quand même, que ce qu’il a fait, ce n’est pas bien. Dommage : le personnage n’est pourtant pas sans intérêt, semblant lui-même se convaincre que ses choix sont le résultat de contraintes extérieures et non d’un opportunisme bien réfléchi. Incarné de plus par une figure populaire du cinéma comique (Jean Dujardin), il y avait là une ambiguïté intéressante à développer que le film réussit par moment. Mais la plaidoirie du procureur vient tout clarifier et mettre des mots sur ce que le film nous a déjà montré. Cette scène n’a donc pas de réel intérêt sinon de prémâcher le travail du spectateur. Laissons-le regarder, juger et qualifier ce qu’il voit.
En résumé, Les rayons et les ombres voudrait être grand mais il est gros, il se veut ambigu mais laisse peu de place à la nuance. Il n’y a pas de subtilité dans cette voix off qui nous dit ce que les images nous montrent, pas de grandeur dans ces mouvements de caméra, dont l’unique but est de donner de l’ampleur à un récit qui s’en serait bien passé. Il y avait là une petite histoire à raconter, une histoire sans Napoléon ou Céline, sans orgie et grand discours : la collaboration dans dans ce qu'elle a de plus ordinaire et donc de plus glaçant.
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