Il est intéressant de retrouver Julianne Moore dans le dernier film d’Almodovar un an après l’avoir vu jouer sous la direction de Todd Haynes dans l’excellent May december, car de nombreux rapprochements se font entre les deux cinéastes. Le réalisateur américain n’avait d’ailleurs pas caché l’influence d’Almodovar sur son dernier film, faisant l’éloge de son style en interview. On retrouvait en effet dans ce film le meilleur du cinéaste espagnol : derrière son apparence soignée, parfois kitschs (on pense aux nombreux zooms qui parsèment le film), May december révélait la perversité de ses personnages et du cinéma. Malsain, le film l’était et son esthétique digne d’un feuilleton grossier ne faisait que déstabiliser davantage le spectateur. Alors qu’une histoire terrible nous était montrée, la forme ne semblait jamais vouloir prendre la mesure du fond. Une complexité que l’on avait pu voir chez Almodovar dans des films comme Parle avec elle mais que l’on peine à retrouver dans ses dernières œuvres. Qu’en est-il alors de son nouveau film ?
Premier film anglophone du cinéaste, La chambre d’à côté prend pour décor New York et ses environs. On y suit deux femmes, Ingrid et Martha. La première est romancière à succès, l’autre est reporter de guerre et condamnée par un cancer. Amies de longue date, elles se sont perdues de vue mais Ingrid reprend contact pour accompagner Martha dans sa maladie. Ainsi la mort, souvent présente dans la filmographie d’Almodovar est ici le sujet principal du film. Loin de l’éviter, Martha l’aborde dès la première scène avec Ingrid quand celle-ci semble vouloir l’occulter. En effet, si Martha a par son travail côtoyé le danger, suivi des massacres comme en Bosnie, Ingrid a une relation bien moins familière à la mort qu’elle se refuse à traiter dans ses romans. Tout le long du film, les deux personnages se préparent à cette fin inéluctable, mais Almodovar choisit un angle intéressant : il ne s’agit pas de filmer l’attente, la lente agonie de Martha ou de faire un bilan sur sa vie sur le point de s’achever. Ses souffrances physiques, Martha les supporte. Elle ne garde aucun regret de son passé, se souvenant avec tendresse de ses amours de jeunesse, acceptant sa relation ratée avec sa fille. Son angoisse face à sa disparition, au néant, elle n’en fait jamais part à Ingrid. Ce qu’appréhende Martha, c’est la façon dont elle mourra, dans quel état, dans quelle émotion. Elle a ainsi choisi toutes les conditions de sa mort : la cause, le lieu et le partenaire. Loin d’imaginer sa fin négativement, elle la veut belle, dans un cadre superbe, dans un état de plénitude, de complète sérénité. Elle souhaite faire de sa mort une œuvre d’art tel le tableau People in the sun d’Edward Hopper dont une reproduction se trouve dans la maison qu’elle a louée. Le lieu trouvé, il lui faut retrouver ces émotions qu’elles peinent à ressentir, ces sensations qui lui font défaut. Son salut viendra d’un film, plus précisément d’une scène, la dernière de Gens de Dublin : une fois les derniers flocons de neige tombées, elle ferme les yeux et entend le bruit des oiseaux à l’extérieur. Ça y est, elle est prête à mourir.
Mais alors pourquoi l’émotion ne prend pas ou alors que trop rarement ? Pourquoi le film peine-t-il à nous émouvoir ? Peut-être à cause de cette musique omniprésente qui accompagne chaque scène, dramatisant son contenu et faisant obstacle à notre émotion. Ce vernis musical qui enrobe chaque film d’Almodovar devient un problème dès lors qu’il vient s’additionner à l’élan de la scène, soulignant ce qui nous est montré. Combien de scènes voient leur potentiel gâché par ce fonds musical lénifiant ? Peut-être est-ce là la limite du cinéma d’Almodovar : ce raffinement visuel et sonore qui fait partie intégrante de son style. Ces images colorées toutes plus élégantes les unes que les autres, ces personnages au maquillage parfait même dans la mort. Certes chercher à percevoir de la beauté dans la mort est une chose intéressante mais derrière cette idée n’y a-t-il pas là une volonté de produire coûte que coûte une belle image ? Si Martha se maquille avant de se donner la mort, est-ce pour faire de son suicide un geste artistique ou afin qu’Almodovar gagne jusqu’au bout son combat face à la laideur ? Ainsi la beauté chez le cinéaste ne saurait prendre une apparence hideuse ou pire, anecdotique. Conception que l’on peut contester, le cinéma ayant bien d’autres moyens de penser le beau sans passer nécessairement par de jolies couleurs et une musique doucereuse.
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