Comme le veut la tradition désormais, chaque début d’année s’accompagne de la sortie d’un nouveau film de Hong Sang-Soo. Contrairement à certains de ses compatriotes dont on se désespère d’avoir des nouvelles (7 ans depuis la sortie de Burning, le dernier film de Lee Chang Dong), il continue de réaliser avec une productivité unique dans tout le cinéma international, avec une moyenne de deux films par an. Il retrouve ici pour la troisième fois Isabelle Huppert avec qui il avait tourné In Another country en 2012 et La caméra de Claire en 2017.
Les films de Hong Sang-Soo produisent toujours un dépaysement, géographique bien sûr, mais aussi par leur forme radicale, d’une apparence brouillonne. Loin de chercher l’image léchée, ses films frappent par leur visuel quelconque, capturé souvent avec des caméras HD. La mise en scène semble hésitante, prenant sur le vif chaque situation, à coup de zooms grossiers. C’est surtout par son montage que le cinéma de Hong Sang-Soo déroute le plus. Pourtant un cinéaste de la parole, on ne pourrait le classer parmi Rohmer, Hamaguchi tant il s’en dissocie notamment par le découpage de ses scènes. Chez Hong Sang-Soo, pas ou très peu de champ-contrechamp, les conversations sont très souvent capturées en un plan. Au lieu de couper, Hong Sang-Soo utilise le zoom comme changement d’échelle de plan. On pourrait parler de cinéma flottant : les enjeux des scènes sont insaisissables, loin d’avoir une destination précise, ses personnages naviguent à vue et chaque rencontre fait l’objet d’un malentendu, d’un malaise (notamment à cause de l’alcool, omniprésent). Une certaine confusion circule tout le long de ses films où les situations semblent se répéter, où le récit s’entremêle, perdant le spectateur et ses personnages. On a choisi de faire une description très sommaire du cinéma de Hong Sang-Soo car ce projet esthétique s’étend à l’ensemble de sa filmographie et n’a jamais été bouleversé ou remis en question (si le flou est un des gestes forts de son dernier film In Water, les codes restent les mêmes).
Ainsi, La voyageuse ne fait pas exception et on y retrouve toutes les composantes du cinéma du cinéaste coréen : des conversations qui semblent durer trop longtemps, ponctués de moments de blancs (la scène entre Isabelle Huppert et le couple), l’omniprésence de l’alcool à travers le mackgeolli (alcool de riz coréen) dont le personnage d’Isabelle Huppert, Iris, raffole, une place importante accordée à la nourriture par les scènes de repas mais aussi dans les sujets de discussion, des situations qui se répètent… C’est toujours avec beaucoup d’intérêt que nous retrouvons les films de Hong Sang-Soo, se démarquant de tout ce qui se fait ailleurs. Ainsi quand il dirige Isabelle Huppert, il ne dirige pas la grande actrice qui a fait les beaux jours du cinéma de Chabrol, a joué avec Cimino, Pialat, Haneke. Aucune fétichisation n’a lieu ici, il n’a pas l’intention de la différencier des autres personnages, de la mettre en avant, de la magnifier : on pense à ce zoom arrière étrange, partant des genoux de l’actrice dans l’eau pour arriver à un plan moyen cadrant l’ensemble de son corps. Mouvement qui ne cherche pas à mettre en valeur l’actrice mais la rend au contraire assez quelconque en la resituant dans une situation innocente, les pieds dans l’eau. Après avoir vu le dernier film d’Almodovar et ses actrices impeccablement maquillées évoluant dans des environnements pleins de couleurs, il est bon de voir qu’on peut filmer une femme sans chercher à la rendre belle ou élégante en permanence. Isabelle Huppert devient Iris, une professeure de français aux méthodes peu conventionnelles ayant un penchant pour l’alcool qui semble flirter avec tous les hommes qu’elle rencontre, peu importe leur âge. Elle déambule dans les rues de Séoul d’un rendez-vous à un autre. Personnage étrange, presque magique (capable de disparaître dans une scène…) dont on peine à cerner les intentions (les clins d’œil qu’elle fait au mari de son élève lors de l’apéritif, sa relation avec son jeune colocataire plus qu’ambigu). C’est d’elle que survient le malaise, de ses silences, de ses gestes maladroits (par exemple lorsque la jeune élève pleure en évoquant le souvenir de son père mort, elle se contente de lui toucher l’épaule rapidement sans trop de conviction), de ses réflexions (« J’adore le mackgeolli, je pourrais en boire tout le temps ») mais aussi par sa situation en soi : elle mettra dans l’embarras le jeune homme qui l’héberge quand la mère de ce dernier découvrira cette colocation improvisée. C’est enfin par sa simple parole qu’Iris créer le malaise : l’accent prononcé d’Isabelle Huppert et son manque de vocabulaire anglais comparé à ses différents interlocuteurs provoque une certaine gêne. Hong Sang-Soo est un maître de l’inconfort : face à ses films nous sommes dans une impasse, incapable de percevoir un enjeu clair, de comprendre ici les motivations d’Iris.
Ce sentiment d’égarement trouble, fascine, fait rire mais rend aussi perplexe quant à la véritable finalité du projet de La voyageuse. Ainsi le film s’épuise dans ses vingt dernières minutes et son dispositif si passionnant, fait de répétitions, mélangeant les temporalités, devient anecdotique dans la filmographie d’un cinéaste qui en a fait sa norme. On ne saurait pour autant négliger La voyageuse dont le charme certes inconstant nous enchante dans ses plus belles scènes.
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