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L'atelier du regard

Espace de partage d'avis et de critiques cinématographiques


Notre salut d'Emmanuel Marre

Publié le 28 Octobre 2026, 19:24pm

Notre salut d'Emmanuel Marre

« Il ne vous arrivera rien d’exceptionnel ». Le pauvre Henri Marre a la mine désabusée. La prémonition vient d’un haut fonctionnaire qui s’amuse à lire l’avenir dans les lignes de la main, au cours d’une soirée arrosée. Rien d’exceptionnel… C’est pourtant le cœur plein d’ambition qu’il est arrivé à Vichy, laissant femme et enfants. Le gouvernement de l’Etat français (et non plus la république) vient juste d’y poser ses valises. L’histoire prend un nouveau cap, et Henri Marre veut en faire partie. Il arrive avec une idée révolutionnaire, le management, théorisé dans un livre qu’il trimballe partout où il va, Notre salut. Rien que ça.

Pour retrouver sa grandeur, la France doit selon lui se tourner vers une rationalisation de son système économique. Soit. Mais la fièvre du management ne prend pas à Vichy. Il faut dire qu’Henri Marre n’est pas un irrésistible défenseur de sa cause. Il balbutie ses phrases, a la diction d’un Olivier Faure et le charisme d’un… Olivier Faure tiens. Il ne se distingue pas non plus par son courage, courbant l’échine dès qu’un supérieur se présente. Ses convictions ? Il les adapte en fonction de l’interlocuteur. Bref, Henri Marre a la mollesse de ses idées. Mais il est volontaire, prêt aux tâches ingrates. Il décroche un poste dans le Comité de Lutte contre le chômage. On le charge du secteur de Limoges. Henri commence sa carrière de collabo.

C’est une des grandes idées du film Notre salut. La collaboration ne se manifeste pas dans des actes individuels, un voisin de palier dénoncé ou un pamphlet antisémite. On nous montre ici un système que doivent faire tourner des fonctionnaires tout juste recrutés. Pas de Pétain (sa seule intervention dans le film sera de dos) ou de Laval, le réalisateur

Emmanuel Marre* s’intéresse au bas de la hiérarchie. Mais pas le fin fond non plus. Des personnes qui occupent des responsabilités, ont des marges de manœuvres limités mais suffisantes pour peser sur la vie de tout un territoire. Henri Marre n’est pas un simple exécutant. Tout au long du film, il a le choix. Sa compromission se joue dans des détails, des silences, des sourires gênés, des coups de téléphones… Il n’agit pas par passion idéologique, aucun signe d’antisémitisme ne transparaît chez lui. Pas non plus de penchant pour la luxure ou la cruauté, la collaboration a ici un visage ordinaire. Elle s’inscrit dans un quotidien banal que le film déplie. Le réalisateur prend le temps de filmer l’aménagement du bureau d’Henri Marre dans les anciens locaux de la CGT à Limoges, l’audition des dactylographes, les verres entre collègues … à l’inverse, pas de scène des rafles organisés de juifss, de saisies des travailleurs pour le STO. On en entend parler mais on ne le voit jamais. Angle singulier, n’importe quel autre film sur la collaboration aurait inversé le hors-champ. Mais le cinéaste est du côté de l’entrepreneur Henri Marre et de sa firme, son comité de lutte contre le chômage. Ces situations, le personnage ne les voit pas. Elles prennent la forme de lignes sur une feuille télégraphiée, ce sont des pertes de ressources. Des ouvriers mobilisés pour le STO ? De la main d’œuvre en moins pour lancer des chantiers d’envergures. Des juifs déportés hors de la zone libre ? Six camions à fournir et des litres d’essence. Peut-être sa morale est ébranlée devant ces évènements mais son obsession du résultat et son désespérant besoin de reconnaissance sont plus forts.

On reste donc avec Henri Marre et son équipe. Il n’est pas surprenant d’entendre qu’Emmanuel Marre s’ait inspiré de The Office pour le film. On y retrouve le même management fumeux, un patron à côté de la plaque, une caméra portée qui vient capturer les instants de malaise… Ces allures de reportage traduisent une volonté de s’extirper de l’académisme inhérent au film d’époque, qui plus est sur la collaboration. Un sujet qui impose chez beaucoup (bonjour Xavier Giannoli) une certaine raideur formelle. Notre salut s’avère au contraire d’une liberté folle. Au diable, les cadres posés, les images léchées à l’éclairage parfait, les violons qui viennent appuyer l’émotion à chaque scène. Au placard aussi, tous ces éléments censés faire « époque » et dans lesquelles les producteurs dépensent des millions. Pas de décors années 40, de voitures vintages qui déambulent sur les pavés, de stars françaises qui prennent le prétexte d’avoir des bretelles pour en faire des caisses.

Le réalisateur Emmanuel Marre ne cherche pas à adopter les codes de l’Occupation. Il prend au contraire un malin plaisir à s’en écarter et à briser l’immersion. Une soirée à Vichy se déroule sous la musique d’Alphaville. Dans un autre moment délirant, les personnages dansent au rythme de Popcorn de Hott Butter. Il y a aussi ces scènes de nuit éclairées au flash comme des clichés de paparazzi. Tout ce dispositif pour répondre à un problème de fond. Comment raconter Vichy aujourd’hui, alors que tant a été dit et montré* ? Comment dépoussiérer cet imaginaire, lui redonner de l’actualité et de la vigueur ? L’anachronisme et l’artificialité sont des pistes qu’investit le cinéaste. Ces choix déconcertent, obligent le spectateur à questionner ce qu’il voit, à repenser le régime de Vichy hors du chemin balisé par les livres d’histoire et les documentaires Apocalypse. Sous l’air de Life is life du groupe Opus, les images d’archives des foules en liesse qui acclament Pétain ne semblent soudain plus si lointaines.

Vichy, ne paraît pas si loin dans Notre salut. Malgré ces écarts volontaires, le film garde un naturel troublant. Ses personnages nous ressemblent. Ils parlent comme nous, ils bafouillent, n’ont pas de bon mot à offrir. Leurs conversations sont anecdotiques, leurs quotidiens, sans grand intérêt. Le travail d’Henri Marre n’a rien d’excitant et sa vie conjugale est bien terne. La caméra suit le rythme de cette existence fade. Elle flotte dans l’espace, sans envolées ni mouvement précis. Voilà la collaboration. Elle n’est pas tant le simple fruit d’une époque ou l’œuvre d’individus infâmes. Elle est au contraire saisissante par sa banalité. Il n’y a rien de plus quelconque qu’être collaborateur. Des Henri Marre, il y en a partout.

 

 

 

 

* Le cinéaste Emmanuel Marre est l’arrière-petit fils de Henri Marre

* Une problématique qui sous-tend le film La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer sur le sujet de la Shoah

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