Apprendre, un titre clair, limpide. Que fait-on dans une école ? On apprend. Les élèves, les professeurs, Claire Simon en tant qu’observatrice et ainsi nous-même, spectateurs. Un apprentissage, une transmission s’opère à différents échelons. La cinéaste s’emploie à le montrer dans l’école Makarenko d’Ivry-sur-Seine. Il n’est pas question ici de filmer le fonctionnement de l'établissement, d'en montrer les coulisses comme Frederick Wiseman pourrait le faire : délaissant les salles des professeurs, le bureau de la direction (on ne verra ainsi jamais le directeur(rice) de l’établissement), son regard se porte avant tout sur les élèves.
Ainsi le film commence avec l’arrivée des enfants à l’école et se termine avec leur départ. Quand les cours sont finis, elle les suit sur la cour des récrée. Quand certains s’isolent du reste de la classe, elle les accompagne dans leur déambulation. Ce sont eux qui imposent le rythme du film par leur enthousiasme lorsqu’ils jouent au loup durant la récréation et leur hésitation lorsqu’ils sont confrontés en classe à un problème de grammaire. Ainsi, Claire Simon n’hésite pas à s’arrêter une bonne minute en gros plan sur un élève réfléchissant à la solution d’un problème que le professeur vient de lui poser. Elle aurait facilement pu tricher par le montage pour raccourcir la situation : montrer l’élève cogiter, puis aller sur le professeur pour revenir à l’enfant donnant la réponse. Mais elle reste sur le garçon, capturant sa tergiversation, ses regards dans le vide, sa bouche ouverte, filmant toute la durée de sa réflexion qui l’amène à donner une réponse à son enseignant. Assumant le déséquilibre que ce long plan peut produire sur la scène, Claire Simon choisit de respecter le temps de l’élève. Elle capture ainsi les enjeux au sein d’une classe de primaires où le mouvement n’est jamais continu, chaque enfant ayant son propre rythme. Il y en a qui lèvent la main immédiatement à chaque question du professeur, d’autres qui ont besoin d’un temps de concentration plus ou moins long avant de formuler timidement une réponse. Et enfin certains qui ne peuvent tout simplement pas répondre à la question. Ceux-là suivent un rythme indépendant du reste de la classe, ils évoluent dans un autre espace. Ainsi dans une très belle scène, on voit un enfant sur une trottinette faisant le tour de la cour de récrée déserte. La rupture est brutale. Quittant la salle de classe et son brouhaha permanent, on est introduit soudain dans l’espace ouvert de la cour, dans un silence ayant pour seul bruit de fond les roues glissant sur le béton. Moment suspendue qu’une surveillante vient expliquer à la caméra, répondant à une question de Claire Simon : l’enfant sur la trottinette se trouve avoir un handicap et dispose de ce temps aménagé pour relâcher la pression qu’il subit toute la journée. La cinéaste ouvre ainsi une parenthèse pour suivre un rythme singulier, celui d’une trottinette lancée à vive allure. Un mouvement autonome qui ne peut s’adapter au reste du film mais que Claire Simon choisit tout de même d’inscrire à l’intérieur de son projet.
Car l’objectif est de capturer les différentes dynamiques à l’œuvre dans l’établissement, en classe comme sur la cour, chez les élèves comme chez les professeurs. Claire Simon filme avec autant d’intensité un débat en classe qu’une dispute entre les enfants sur la cour de récrée. Abandonnant le recul que lui donne son âge et sa situation, elle se positionne au centre de l’action. On voit ainsi dans une scène un garçon se faire exclure d’un groupe car une des filles (que l’on devine comme la meneuse par son caractère) refuse qu’il joue avec eux. Claire Simon filme de l’intérieur la brouille, mettant sa caméra à hauteur des enfants. La scène prend presque un élan tragique lorsque la cinéaste filme ensuite le pauvre garçon déambuler sur la cour sans trop savoir où aller. Loin de négliger ces situations en apparence anodines, elle leur accorde une attention particulière, consciente de ce qu’elles peuvent avoir de déterminant et de violent pour les élèves. Mais la cinéaste ne se focalise jamais sur un problème, un élève. Elle laisse sa caméra naviguer entre les enfants et les classes, s’accrochant à un regard, une expression, une prise de parole ou un silence. De son regard minutieux naît de belles trouvailles notamment dans les nombreuses scènes de musique qui ponctuent le film.
Claire Simon a assez confiance en ce qu’elle filme pour ne pas l’accompagner de quelconque propos ou discours. Son film, plus qu'un regard tendre sur l'école, est une ode à l'observation. Sa beauté nait de l'attention et de la patience avec lesquels elle filme son environnement.
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