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L'atelier du regard

Espace de partage d'avis et de critiques cinématographiques


Un parfait inconnu de James Mangold

Publié le 6 Février 2025, 17:57pm

Un parfait inconnu de James Mangold

Freddy Mercury, Elton John, Elvis Presley, Bob Marley, Amy Winehouse, Charles Aznavour et désormais Bob Dylan : tous ont droit à leur film. Car s’il on observe bien un déferlement des biopics ces dernières années, ils se consacrent très largement à des artistes musicaux. En effet c’est le jackpot : outre la promesse de mettre en image les pages Wikipedia de nos idoles, le biopic musical y ajoute la possibilité de réécouter les morceaux cultes de ces derniers. Ainsi en plus de s’attacher la marque de l’artiste, le biopic musical met à son service son œuvre, donnant un objet brillant qui ne demande qu’à être regarder. Il s’ouvre alors à un public moins porté vers les salles obscures mais prêt à payer sa place pour écouter un best of de ses chanteurs préférés et qui, si le film ne le convient pas, se contentera de son contenu musical. Le film, la mise en scène sert alors d’accompagnement à ces musiques qui constituent le centre réel du projet. Le biopic musical est ainsi une bonne recette qui semble pouvoir se passer d’un réel point de vue, celui du réalisateur qui s’efface pour mieux mettre en lumière (et l’expression est soigneusement choisi) l’artiste qu’il raconte. On cerne donc assez vite l’impasse artistique du genre : que penser alors du film Un parfait inconnu de James Mangold consacré à l’un des plus grands compositeurs et chanteurs de l’histoire, Bob Dylan ?

Mangold connaît l’exercice du biopic, ayant fait ses armes en faisant le portrait d’un autre géant de la musique folk, Johnny Cash, avec Walk the line en 2005. Le récit s’étalait sur 16 ans de la vie de l’artiste, de 1944 à 1970. Avec Un parfait inconnu, le réalisateur se concentre sur une période bien plus courte, partant de l’arrivée de Dylan à New York en 1961 pour se finir par son concert mythique au festival Newport de 1965, soit 4 ans. Parti pris radical ? Non car ces années sont les plus connues de la carrière de l’auteur de son explosion dans le folk au début de sa transition vers le rock : c’est à cette époque qu’il compose ses morceaux les plus célèbres comme Blowin’in in the wind, The times they are a changin’ ou Like a rolling stone que l’on retrouve bien entendus dans le film mais interprété par Timothée Chalamet. Si l’on peut questionner l’intérêt artistique de ce mimétisme inhérent au biopic, chaque acteur(rice) visant à une imitation parfaite de la personnalité qu’il incarne, force est de constater que les performances sont assez impressionnantes. Chalamet est très convaincant, troublant presque lors des scènes de concert où sa posture, sa gestuelle, son regard, se confondent presque avec celle de Dylan. Edward Norton a su saisir le timbre de voix de Pete Seeger. Monica Barbaro en Joan Baez est plus que crédible, notamment dans son interprétation de Don’t think twice it’s alright. Tous parviennent à coller au plus près de leur personnage et si l’on regarde l’histoire, à certaines exceptions près, Mangold a pris assez peu de libertés avec la réalité. Ainsi s’opère là moins un travail de création que de reproduction, d’imitation visant à faire redécouvrir Dylan, sa musique, son époque. On ne saurait pourtant réduire le film à cela car il parvient à saisir les paradoxes de l’artiste sans chercher à creuser ce qu’il peut avoir d’indiscernable, de mystérieux. Refusant l’étiquette d’artiste engagé, il ne cesse pourtant de traiter des problématiques de son époque à travers ses chansons, de dénoncer ses inégalités, l’impérialisme et la volonté hégémonique de son pays. Alors que la musique folk a toujours été politique, en témoignent ses figures fondatrices Woody Guthrie et Pete Seeger, son principal représentant dans les années 60 refuse de se mettre au service d’une cause, d’un mouvement militant. Dylan défend l’art pour l’art et ne croit pas que la musique puisse changer le monde, ce qui l’isole de ses contemporains qui utilisent leurs influences pour agir sur la société. C’est ce qui le rend atypique et particulièrement intéressant : Dylan suit son inspiration, qu’elle l’amène vers la musique folk ou vers le rock. Dans une belle scène du film, on le voit à sa fenêtre, regardant la population s’affoler dans les rues de New York et faisant ses bagages pour s’enfuir alors que la crise des missiles à Cuba bat son plein. Ce n’est non pas avec un regard indigné ou effrayé qu’il les observe mais avec un air profondément intéressé. Il y saisit l’origine de son inspiration pour une chanson qu’il interprètera dans un bar ensuite, Masters of war. Il se fait donc l’écho des problématiques de son époque moins par sentiment de révolte que parce qu’il y trouve alors la source de sa créativité. Ainsi, en voyant la panique dans sa rue et sur les fenêtres des immeubles voisins, sa première pensée semble être : « Ça ferait une bonne chanson ». Il va là où son élan créatif l’emmène, emporté par un mouvement qui lui est propre (on le voit ainsi dans une scène arrivée à toute vitesse dans son appartement puis prendre directement sa guitare pour chanter une mélodie qu’il avait en tête) indépendamment des courants qui mènent alors la société.

Mais comme tout biopic, Un parfait inconnu trouve ses limites dans la représentation du génie : on a ainsi droit aux fameux plans en contre-jour de Dylan pris de dos face à la foule lors des scènes de concert, des regards éberlués des spectateurs à chaque chanson de Dylan. Il s’agit en effet de montrer à quel point ce dernier est doté d’un talent hors du commun, le film s’arrangeant pour le coup avec la réalité dans cet objectif : ainsi la visite médicale de Dylan à Woody Guthrie est largement fantasmée (Seeger n’était pas présent) mais nourri aussi le mythe, Dylan étant tout de suite reconnu comme un génie par ses mentors, les deux pionniers de la musique folk. Tout comme est fausse l’idée que Seeger l’aurait pris sous son aile, le logeant chez lui le même soir. Il n’y a en soi pas de problème à modifier la réalité mais le film ne le fait pratiquement que dans le but de rendre la figure de Bob Dylan plus légendaire qu’elle ne l’ait déjà. Tout semble aller de soi pour l’artiste dès son arrivée à New York comme si l’histoire était déjà écrite à l’époque et qu’il avait juste à suivre le chemin.

Si le film est loin d’être mauvais, il ne trouve cependant pas de solution au genre du biopic, n’offrant aucune réelle proposition de mise en scène qui sous-entendrait un réel dialogue entre deux auteurs, Bob Dylan et le réalisateur James Mangold. Ce dernier donne une représentation appliquée et sérieuse, nous laissant apprécier par moments la finesse de son écriture en témoigne la dernière scène du film, où une compréhension naît de deux regards qui ne s’échangent pas.

 

 

 

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