Décidément, la campagne est à l’honneur. Après Vingt dieux de Louise Courvoisier et son Jura sorti en décembre, La Pampa, réalisé par Antoine Chevrollier, nous immerge dans le Maine-et-Loire, près des bords de Loire. Deux films très proches qui se revendiquent comme de purs produits du terroir, alimentant une certaine image du milieu rural à des fins commerciales. Et ça marche ! Tous deux bénéficient d’avis très positif de la part du public comme de la presse : Vingt dieux a ainsi obtenu le très prestigieux prix Louis Delluc, quant à La Pampa, c’est le prix du public qu’il a raflé au festival Premiers Plans d’Angers, sur ses terres. Il conviendrait pourtant de questionner cet enthousiasme tant les deux films semblent formatés afin de produire du succès, offrant une carte postale très pittoresque de la campagne : si Vingt dieux s’était avéré particulièrement décevant, La Pampa suit le même chemin pavé d’intentions douteuses.
Arrêtons-nous d’abords sur les titres : Vingt dieux, La Pampa. Il y a là un certain exotisme, la promesse d’un dépaysement pour n’importe quel citadin tombant sur l’affiche. D’un côté, l’emploi d’une expression qui nous ramène à un folklore local, en voie de disparition. De l’autre, la convocation d’un milieu sauvage au climat tropical. Le projet de ces films est déjà défini : filmer la campagne et ses habitants comme étant l’Autre, l’altérité même de notre société urbaine, son contraire. Il ne faut alors pas filmer n’importe quel village, ni n’importe quels individus. Ces films vont aller au plus profond du milieu rural, dans les endroits les plus isolés et surtout là où le potentiel spectateur n’a jamais été. En effet dès lors que ce territoire lui est inconnu, il devient attrayant pour lui. De plus, n’en ayant aucune connaissance, il ne se formalisera pas de quelques disgressions prises avec la réalité. Le principal étant que le film assure ce qu’il est venu chercher à savoir un sentiment de dépaysement que ne peuvent lui procurer la plupart des films français, ayant pour cadre la capitale parisienne ou d’autres centres urbains. C’est ce que s’efforcent de faire Louise Courvoisier et Antoine Chevrollier dans leurs films. On pourrait tout d’abords se pencher sur les noms des personnages principaux : Totone (Vingt dieux), Willy et Jojo (La Pampa). Il est intéressant de noter que ce sont les seuls personnages à se faire appeler par leur surnom. Et pourquoi ? Car ils constituent l’identité du film, sa façade censée représenter une France rurale profonde. Donc on leur donne des sobriquets singuliers afin de conforter le spectateur dans l’idée qu’il est confronté à un environnement étranger. Cette démarche prend d’autres formes dans les films : on aura ainsi droit au concours de carambolages de voitures dans Vingt dieux et à la compétition de motocross dans La Pampa. Cela permet tout d’abords d’ajouter de l’épique aux films en introduisant des scènes d’action qui constitueront les climax. Mais ces activités absentes des villes renvoient surtout à un certain imaginaire : celui du prolo rural passionné de mécanique. Il s’agit de montrer un environnement étranger certes mais en préservant quelques stéréotypes bien connus auxquels le spectateur peut se rattacher, comme points de repères. Avec ses courses de motocross, ses épreuves de carambolages de voitures, la campagne apparaît comme le lieu de sensations fortes par opposition à la ville et sa monotonie. Ajoutons la météo : les deux histoires se déroulent sous un soleil éclatant. Il fait beau, il fait chaud. Comment le spectateur citadin pourrait-il ne pas apprécier ces films, délaissant pendant 1h30 l’atmosphère grise et plombante de son environnement (les deux sont sortis en hiver) pour se plonger dans un espace solaire, lumineux, où les moteurs vrombissent et les émotions fortes se succèdent ? Ça pourrait presque être des vacances : on voit les forêts du Jura, on navigue sur la Loire, on assiste aux coutumes locales, à la fabrication du comté, aux foires. Mais les deux films ont aussi l’intention de rendre compte de la dure réalité de la campagne, de donner un vernis social à leurs cartes postales. Outre le choix de situer l’intrigue dans des villages particulièrement isolés, on va donc se focaliser sur des familles fracturées. Dans La Pampa, c’est le père qui est absent, dans Vingt dieux, ce sont les deux parents. De quoi dresser un tableau misérabiliste de cette campagne profonde. Il n’est pas question de nier cette réalité, elle existe, mais les deux films semblent tout faire pour la mettre en évidence. Tous ces éléments provoquent un regard complaisant sur le milieu rural qui n’est jamais contrebalancer par la mise en scène.
Si la réalisation de Louise Courvoisier et d’Antoine Chevrollier est appliquée et sérieusement menée, on peine à y percevoir des idées fortes de mise en scène. Comme tout film social qui se respecte, une grande partie des scènes sont tournées en caméra portée, traduisant la tension de la situation et la nervosité des personnages. Cette technique très prisée aurait un intérêt particulier : elle faciliterait l’immersion. En effet, il faut être au plus près des personnages, comprendre leurs états d’âmes donc on utilise une caméra qui accompagne leurs mouvements et qui se met à trembler lorsqu’ils sont confrontés à de sérieux problèmes. Cette logique trop souvent reprise dispense d’avoir une réelle réflexion esthétique sur son film, sur le découpage des scènes. Il existe bien d’autres façon de créer de la tension, par le montage, le hors-champ… A la caméra portée vient s’ajouter où se substituer une musique très présente (en particulier dans Vingt dieux) qui ne fait que souligner ce qui nous est montré, limitant ainsi la créativité de la réalisation. Pourquoi penser la mise en scène d’une situation au regard de ses enjeux quand il suffit de mettre une musique qui en fait ressentir l’atmosphère générale ? Mais la musique a aussi fonction de remplissage, elle maintient un rythme qui ne doit jamais retomber. Elle est utilisée dans les moments de transition, préservant un fond sonore car il ne faudrait surtout pas qu’il y ait du silence. Mais en cherchant à fuir tout potentiel déséquilibre, les deux films s’enferment dans une trajectoire lisible dont ils ne dévient jamais malgré les nombreux rebondissements de leurs intrigues. Plus problématique, la mise en scène va par moments appuyer la démarche misérabiliste évoquée précédemment. Dans une scène en apparence anecdotique de La Pampa, Willy va dans un supermarché acheter un jus de fruit avant de retrouver une fille qui l’a invité chez elle. On le voit ainsi dans un rayon en train de choisir quel jus il va prendre. Mais il faut montrer les problématiques financières de Willy, la dure réalité économique qui pèse sur lui. On nous montre ainsi une rangée de jus des marques principales (Tropicana, Joker…) puis la caméra effectue un mouvement vers le bas pour dévoiler la rangée inférieure où se trouve les marques à bas prix vers lesquels Willy va orienter son choix. Le film aurait pu occulter cette scène mais non : il faut montrer que Willy n’a pas les moyens de s’offrir un jus de « qualité ». La mise en scène fait plus : par le mouvement de caméra vers le bas, on nous redit, au cas où le film ne serait pas assez clair, la situation de Willy, en bas de l’échelle sociale. Outre le peu de finesse de cet effet, ce sont les intentions mêmes de la scène qui s’avèrent discutables. Que cherche à faire le film en nous rabâchant la situation sociale de ses personnages ? A nous faire verser une larme, exprimer un sourire compatissant ? Ce qu’il provoque, c’est un regard complaisant, voire condescendant sur un environnement dont il cherche au fond moins à saisir la réalité qu’à donner une représentation convenable et attrayante pour un public citadin.
Cela a été dit et redit, Louise Courvoisier et Antoine Chevrollier filment tous les deux un territoire dont ils sont originaires, qu’ils disent connaître bien. Mais la société de production qui produit leur film, Agat Films, est parisienne. Et elle sait que leurs films seront majoritairement programmés dans des cinémas arts et essai, donc à destination d’un public très majoritairement citadin. En découlent des choix précis fait sur la réalité visant à donner une certaine représentation de la campagne. On entre-aperçoit ainsi un nouveau genre qui se dessine, avec ses propres codes : le film-rural.
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